Faits saillants

1. Une revue sommaire de littérature

Le déclin de la participation électorale des jeunes Canadiens est une tendance lourde et profonde comme en témoigne le graphique ci-dessous. Si les 18-34 ans ont toujours voté dans une proportion moindre que leurs aînés, on observe depuis les années 1980 un phénomène inquiétant : la diminution constante et significative du taux de participation électorale initiale, c’est-à-dire la diminution de la participation des membres d’une nouvelle cohorte d’électeurs appelés à voter pour la première fois. En effet, ce taux est passé de 70 % dans les années 1960, puis à 50 % et à 40 % dans les années 1980 et 1990 et à tout juste un peu plus de 30 % en 2004.

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Source : Blais et Loewen (2011), La participation électorale des jeunes au Canada, p. 15.

Cette tendance est préoccupante non seulement pour le présent, mais également pour l’avenir, car si les jeunes votent davantage à mesure qu’ils vieillissent, ils sont si peu nombreux à le faire au départ qu’on doit s’attendre à ce que le taux de participation général diminue. À cet égard, il ne fait aucun doute selon les experts que la diminution de ce taux aux élections générales fédérales canadiennes – passant de 75 % à 61 % de 1945 à 2000 – est principalement due à la diminution du taux de participation initiale.

La littérature consultée, en particulier les études d’Élections Canada, nous donne des indications sur les principaux déterminants de la participation (et de la non-participation) électorale des jeunes, que nous exposerons ci-dessous, mais d’aucuns conviennent qu’il est impératif d’approfondir notre compréhension du phénomène en menant une enquête nationale d’envergure et des études à la fois quantitatives et qualitatives à chaque scrutin.

Cela étant dit, les données disponibles pointent toutes dans la même direction : l’une des avenues les plus prometteuses pour lutter efficacement contre le déclin de la participation électorale des jeunes est d’augmenter le taux de participation électorale initiale.

C’est pourquoi nous soutenons qu’une stratégie globale dont l’objectif est de renverser la tendance doit viser prioritairement le public cible se composant des 16-21 ans – c’est-à-dire les jeunes sur le point d’acquérir le droit de vote ou de voter pour la première fois. C’est la raison pour laquelle les mesures d’éducation civique en 4e et 5e secondaire, au collégial et au premier cycle universitaire occupent une place centrale dans la stratégie que nous proposons. Avant de la présenter, résumons d’abord les principaux constats se dégageant de la littérature consultée.

Les déterminants de la participation électorale des jeunes

De l’état des connaissances actuelles sur la participation électorale des jeunes de 18 à 34 ans, nous retenons que si certaines caractéristiques sociodémographiques – dont l’âge, le niveau de scolarité et le lieu de naissance – ont une certaine incidence sur la décision de voter, trois facteurs politiques exercent une influence déterminante :

  • Concevoir l’exercice du droit de vote comme un devoir ;
  • Être intéressé par la politique ;
  • Être informé au sujet de la politique.

Les facteurs qui incitent à ne pas voter invoqués par les jeunes ne sont pas directement l’envers de ceux qui les motivent à participer. Les deux principales raisons de l’abstention des 18-34 ans sont le désintérêt envers la politique et le fait d’être trop occupé. Le troisième motif d’abstention diffère selon la sous-catégorie d’âge : les 18-24 ans invoquent des problèmes liés à l’inscription sur la liste électorale alors que les 25-34 ans mentionnent des raisons relevant du cynisme. Le cynisme semble apparaître plus tardivement comme motif d’abstention que les autres facteurs analysés.

Si on compare ces motifs de la participation (et de la non-participation) électorale avec ceux évoqués par les cohortes d’électeurs plus âgés, on observe des similitudes, mais aussi des distinctions.

À l’instar de leurs aînés, les jeunes votent principalement par sens du devoir civique. Toutefois, les raisons de ne pas voter diffèrent selon les groupes d’âge : les 35 à 54 ans invoquent principalement des raisons relevant du cynisme – notamment le fait de n’aimer aucun des enjeux électoraux, aucun des candidats et aucun des partis politiques ou le manque de confiance envers ceux-ci. Les 55 ans et plus invoquent plutôt des raisons d’ordre personnel, notamment le fait de se trouver hors de la circonscription ou le fait d’avoir des problèmes de santé. Il est intéressant de noter que le cynisme comme motif d’abstention gagne en importance avec l’âge. Dit autrement, il semble que plus on vieillit, plus on est susceptible de devenir cynique envers la politique…

En résumé, selon la littérature consultée, les principaux déterminants de la participation électorale des 18-34 ans sont la conception de l’exercice du droit de vote comme un devoir, l’intérêt pour la politique et l’information à son sujet.

2. Un sondage auprès de jeunes Québécois

Aucune étude n’a été réalisée spécifiquement sur la participation électorale des jeunes Québécois. Nous avons d’ailleurs indiqué précédemment l’importance d’en faire. Dans le but de proposer une stratégie pour augmenter le vote des jeunes, nous avons voulu aller chercher leur point de vue. Dans le présent mandat, à défaut de les avoir consultés à l’occasion d’une vaste enquête nationale, nous avons sondé les anciens participants des Écoles d’été de l’INM âgés de 18 à 34 ans ; 209 ont répondu au sondage.

Notre démarche est éminemment exploratoire dans le sens où notre échantillon est constitué de jeunes plus intéressés par la politique et informés à son sujet que la moyenne. Il n’est donc pas représentatif de l’ensemble de la jeunesse québécoise. Malgré tout, le point de vue qu’ils expriment est précieux, car, appartenant à la génération de citoyens qui vote le moins, les répondants sont susceptibles de percevoir certains facteurs pouvant expliquer l’abstentionnisme élevé chez les jeunes et de proposer des moyens qui leur parlent, qui leur ressemblent, qui les atteignent.

L’éducation civique pour lutter contre le désintérêt

De l’analyse de leurs réponses, nous retenons que si les jeunes s’abstiennent en si grand nombre de voter, c’est principalement à cause d’un manque d’intérêt envers la politique (ce qui confirme les conclusions de la littérature consultée), lequel est largement tributaire d’un manque d’éducation civique.

« […] L’éducation citoyenne est absente des programmes pédagogiques… on ne nous apprend pas comment notre système fonctionne, on ne nous apprend pas quel est le pouvoir du citoyen dans une démocratie représentative. On ne nous apprend pas l’art du débat. […] On ne nous apprend pas assez jeune à se forger une opinion, un point de vue, à l’argumenter, à l’étayer, à l’articuler… »
« […] Les gens ne peuvent pas être des électeurs éclairés s’ils ignorent dans quelle structure politique ils vivent. Ils sont souvent incapables de répondre à des questions simples : Dans quel comté est-ce que je réside ? C’est quoi la différence entre la Chambre des communes et l’Assemblée nationale ? »

Ainsi, méconnaissant le fonctionnement de la vie démocratique québécoise – notamment ses systèmes politique et électoral – et le rôle du citoyen au sein de celle-ci, ne disposant pas des connaissances et des compétences nécessaires pour effectuer un choix éclairé entre les candidats et ne saisissant pas le lien entre la politique et leur vie de tous les jours, plusieurs jeunes ne voient pas l’intérêt de voter et, encore moins, l’incidence que peut avoir leur vote sur l’issue du scrutin.

Tableau 1 : Les mesures d’éducation civique susceptibles d’augmenter le vote des jeunes ayant reçu le plus haut niveau d’appui dans le sondage de l’INM
Mesures d’éducation civique susceptibles d’augmenter le vote des jeunes Niveau d’appui en %
Accorder une plus grande place à l’éducation civique à l’école primaire et secondaire. 96
Organiser des simulations parlementaires au secondaire, au cégep et à l’université. 89
Organiser dans les cégeps et les universités des activités de débats entre les candidats. 88
Rencontrer et échanger avec les élus. 87
Organiser des simulations d’élections dans les écoles secondaires. 84
Créer un cours obligatoire au cégep sur les systèmes politique et électoral québécois et canadien. 76

Ce premier constat amène une majorité de répondants à proposer des mesures visant à développer les compétences civiques des jeunes. Autrement dit, à faire de l’éducation civique une priorité. Le tableau ci-dessus présente celles qui se démarquent par le niveau d’appui recueilli.

Une réforme du mode de scrutin pour que chaque vote compte

Outre la méconnaissance, le désintérêt envers la politique est également alimenté par la perception chez certains que leur vote est inutile, car l’issue du scrutin dans leur circonscription est connue d’avance ou leur candidat n’a aucune chance de remporter la victoire.

« Notre voix n’est pas prise en compte lorsque nous votons pour un tiers parti. »
« C’est à cause du mode de scrutin qui ne considère pas nos votes en tant que tels. Le mode de scrutin majoritaire devrait être remplacé par un mode de scrutin mixte ou proportionnel. »

Pour cette raison, très nombreux sont les répondants à croire qu’un mode de scrutin introduisant des éléments de proportionnalité serait susceptible d’augmenter le vote des jeunes. À ce sujet, cette mesure a reçu un fort appui, soit 84 %.

Des arguments pour convaincre les cyniques

Outre le désintérêt, les répondants montrent du doigt le cynisme envers la politique pour rendre compte de la non-participation électorale des jeunes. On réfère ici à la désillusion, au désabusement et à la perte de confiance envers les politiciens et les partis politiques, au fait que tous les partis se ressemblent et que les politiciens vivent dans une tour d’ivoire, au sentiment d’impuissance et, enfin, aux médias qui alimentent ce cynisme.

« […] Lorsque les mots “scandale”, “fraude”, “manipulation”, “mafia”, “mensonges”, “insultes”, “renversement d’alliance” […] “corruption de masse”, etc., sont le lot quotidien des journaux, de la télévision, de la radio et d’Internet, il ne faut pas s’étonner que le rejet de la politique soit automatique. »

Ainsi, pour contrer le cynisme ambiant, les répondants soutiennent qu’il faut expliquer en quoi voter est important. Les principaux arguments qu’utiliseraient à cette fin les jeunes que nous avons sondés sont les suivants :

  • Le vote n’est pas seulement un droit, mais aussi un devoir et un privilège ;
  • Plusieurs millions de gens à travers le monde se battent au péril même de leur vie pour obtenir ou exercer ce droit ;
  • Il n’y a pas si longtemps, les femmes ainsi que les Premières nations et Inuits n’avaient pas le droit de vote au Québec ;
  • Voter comporte des retombées positives tant sur le plan individuel que collectif : cet acte peut être vu comme une source de valorisation individuelle, car le votant contribue à quelque chose qui le dépasse ou encore comme une forme d’expression, de participation ou même d’implication au sein de la collectivité.

« Voter est une forme d’implication au même titre que d’acheter des produits locaux. »

À ceux qui considèrent que leur vote n’a pas de poids, les répondants suggèrent de leur servir ces arguments :

  • Si tous les jeunes se présentaient aux urnes, cela inciterait les partis politiques à se préoccuper davantage des enjeux qui les interpellent tels l’éducation et l’environnement. Cet argument est également repris par les tenants du vote obligatoire qui soutiennent qu’en obligeant les citoyens à voter, dont les jeunes, on incite très fortement les partis politiques à tenir compte de leurs préoccupations. À ce sujet, mentionnons qu’un peu moins des deux tiers (62 %) des répondants ont appuyé cette idée ;
  • Un vote massif des jeunes pourrait même modifier l’issue du scrutin ;
  • Dans un système où les partis politiques reçoivent du financement public, chaque vote compte, puisque chacun permet une rétribution au parti politique auquel il est accordé.

« […] Un vote annulé envoie un message plus fort que de ne pas voter. »
« Si chacun additionne sa voix, on peut influencer. »
« Si les gouvernements voyaient les jeunes voter, peut-être qu’ils ne sabreraient pas autant dans les budgets d’éducation et ne hausseraient pas les frais de scolarité… »
« Le pourcentage de jeunes qui ne votent pas est suffisamment élevé pour faire pencher la balance. »

À ceux qui ne votent pas parce qu’ils ne se reconnaissent ni dans les partis politiques, ni dans les élus, ni dans le système électoral actuel, les répondants les invitent à s’impliquer, à créer leur propre parti et à se porter candidat afin que la politique leur ressemble. Les répondants font également valoir que s’abstenir de voter équivaut à laisser aux autres le pouvoir de décider de notre avenir et à abdiquer son droit de se plaindre une fois l’élection passée. Enfin, quelques répondants ont recours à des arguments plus alarmistes mettant en relief les conséquences très négatives d’un abstentionnisme généralisé, dont l’impunité des élus.

Des bureaux de vote dans les cégeps et les universités ainsi que le vote électronique

Outre le désintérêt et le cynisme, les répondants évoquent des raisons d’ordre personnel et administratif pour expliquer l’abstention au vote des jeunes – notamment la grande mobilité des jeunes (les déménagements fréquents), le temps à consacrer à s’inscrire sur la liste électorale ou même à voter et le fait de se trouver hors de la circonscription au moment du scrutin.

C’est pourquoi ils proposent dans un premier temps de permettre aux étudiants fréquentant un établissement d’enseignement postsecondaire situé à l’extérieur de leur circonscription d’origine de pouvoir y voter : cette mesure a d’ailleurs recueilli le deuxième niveau d’appui en importance dans le sondage, à savoir 95 %. Dans un deuxième temps, les répondants suggèrent de permettre le vote électronique : cette mesure a reçu un niveau d’appui important, soit 80 %.

La participation citoyenne pour recréer le lien social

En dernier lieu, les répondants font allusion à des changements d’attitudes et de valeurs autant sur le plan individuel que collectif pour rendre compte du déclin de la participation électorale des jeunes.

Les répondants réfèrent à des changements survenus dans le processus de socialisation politique des jeunes tant sur le plan de l’entourage immédiat (la famille, au premier chef) qu’à celui des modes d’information et de communication (l’avènement du Web 2.0 et des médias sociaux). Les répondants évoquent aussi l’individualisme ambiant, les valeurs néolibérales, la société de consommation et la pensée instrumentale. Quelques-uns avancent que les jeunes perçoivent le vote davantage comme un choix plutôt que comme un devoir et qu’ils s’engagent différemment, ce qui pourrait les amener à bouder les formes traditionnelles de participation politique dont la participation électorale. Enfin, certains font des liens entre l’abstentionnisme élevé chez les jeunes et la perte de sens et de repères communs dans la société.

Ainsi, de l’avis de la très forte majorité des répondants (91 %), il importe plus que jamais de renforcer le lien social pour redéfinir ces repères collectifs. Pour ce faire, ils estiment urgent de valoriser et d’encourager la participation citoyenne. La littérature démontre d’ailleurs que plus un jeune s’engage dans des activités politiques traditionnelles (partis politiques) comme non traditionnelles (boycottage, manifestation, occupation, etc.), plus il est susceptible de voter. Non seulement la participation citoyenne favorise-t-elle le renforcement du lien social, elle soutient également la participation électorale.

Les médias sociaux et internet, la panacée?

À la suite de l’analyse des réponses, nous avons été étonnée du très faible nombre de répondants qui ont fait allusion à des techniques de mobilisation virtuelles pour augmenter le vote des jeunes. Ce constat a été confirmé par la faiblesse relative des niveaux d’appui des mesures virtuelles comparativement à celles liées à l’éducation civique évoquées précédemment.

En effet, « mener une campagne de sensibilisation électronique dans les réseaux sociaux » et « mettre en ligne un site Internet du type “Politique 101” » ont reçu respectivement 68 % et 54 % comparativement à 96 % pour « accorder une plus grande place à l’éducation civique à l’école primaire et secondaire » et à 88 % pour « organiser dans les cégeps et les universités des activités de débats entre les candidats ». Un tel constat porte à réflexion. Les médias sociaux et Internet ne seraient peut-être pas la panacée en matière de participation électorale des jeunes…

Tableau 2 : Récapitulatif de l’analyse des réponses au sondage concernant les principaux motifs d’abstention et les stratégies d’action pour les contrer
Motifs d’abstention Stratégies d’action
Désintérêt Faire de l’éducation civique une priorité.
Réformer le mode de scrutin en introduisant des éléments de proportionnalité.
Cynisme Expliquer l’importance de voter.
Rendre le vote obligatoire.
Susciter la participation politique.
Personnel et administratif Permettre aux étudiants de voter à leur cégep ou à leur université.
Permettre le vote électronique.
Changements d’attitudes et de valeurs Valoriser et encourager la participation citoyenne.

En somme, pour augmenter le vote des jeunes, les répondants soutiennent qu’il faut d’abord s’attaquer à leur désintérêt pour la politique en faisant de l’éducation civique une priorité et en intégrant des éléments de proportionnalité au mode de scrutin actuel.

Il faut ensuite combattre le cynisme envers la politique en servant des arguments convaincants et en encourageant la participation politique. Rendre le vote obligatoire est une mesure qui reçoit un bon niveau d’appui.

Il faut également faciliter administrativement l’accès au vote en permettant aux étudiants de voter dans leur établissement d’enseignement postsecondaire et en permettant le vote électronique.

Enfin, il faut s’attaquer à l’individualisme ambiant en valorisant et en encourageant la participation citoyenne sous toutes ses formes.

Outre ces stratégies d’action, nombreux ont été ceux qui ont recommandé que l’on étudie davantage le phénomène de la non-participation électorale des jeunes en interrogeant les principaux intéressés : ceux qui ne votent pas.

Le tableau 2 récapitule les principaux motifs d’abstention soulevés par les répondants et les stratégies d’action qu’ils proposent pour les contrer.