Karel Mayrand

L’essor de la participation citoyenne est largement tributaire de la volonté des décideurs d’écouter les citoyens qui veulent s’exprimer, de partager avec le public une partie du pouvoir qui leur incombe. C’est pourquoi nous avons demandé à une quinzaine de chefs d’entreprise et d’association, de militants, d’anciens élus ou de leaders d’opinion de répondre à la question suivante: «D’après vous, à quoi la participation citoyenne peut-elle être utile?»

Karel Mayrand, directeur général pour le Québec, Fondation David Suzuki

Margaret Mead a dit: «Ne doutez jamais qu’un petit groupe d’individus conscients et engagés puisse changer le monde. C’est de cette façon que cela s’est toujours produit.»

Lorsque je donne des conférences sur mon livre, Une voix pour la Terre (Boréal, 2012), je pose la question suivante à l’auditoire : «D’après vous, qui décide des orientations de notre société?» Après plus d’une année à parcourir le Québec, je n’ai encore entendu personne me répondre: : «le citoyen». Le verdict est sans appel: non seulement les Québécois n’ont plus l’impression de rien décider, mais ils acceptent de plus en plus cet état de fait comme une fatalité.

L’érosion de l’influence citoyenne, qui coïncide avec l’apogée de celle des entre- prises, est l’un des phénomènes marquants de la dernière génération. La mondialisation des marchés, la perte d’influence de l’État et la prédominance de l’économie dans les débats politiques ont peu à peu transformé le citoyen en agent passif plutôt qu’en moteur de changement. Le cynisme ambiant, alimenté par la corruption et le sentiment d’impuissance citoyenne a fait le reste. Le citoyen est une espèce en voie de disparition.

Et pourtant, lorsqu’un appel citoyen est lancé, ce sont des milliers de personnes qui occupent Wall Street et des centaines de villes dans le monde. Ou c’est une vague humaine qui déferle sur Montréal pour défendre notre planète et les droits des prochaines générations, comme ce fut le cas le 22 avril 2012. Ce sont aussi des milliers de personnes qui choisissent la désobéissance civile, casserole à la main, pour défier une loi antidémocratique et inconstitutionnelle. Ou bien c’est une poignée de résidants du quartier Villeray qui font plier le conseil municipal pour obtenir le droit de s’offrir une patinoire dans la ruelle derrière chez eux. Et ce seront bientôt des milliers de personnes qui se dresseront devant un oléoduc pour proclamer leur droit à un environnement sain. Aucun changement n’est possible sans engagement citoyen.

Mais pour cela, il faut briser notre isolement. Dès lors qu’une personne se convainc elle-même qu’elle peut contribuer à changer le monde dans le sens de ses valeurs, elle devient contagieuse et en inspire des dizaines d’autres autour d’elle. Et dès ce moment, un mouvement collectif se met en marche. «Me, We», disait Mohamed Ali. « Je me révolte, donc nous sommes », disait, plus sérieusement, Albert Camus.

Le citoyen n’a pas disparu. Il attend le signal pour reprendre sa place. Car l’engagement citoyen est une ressource renouvelable.