La succession Paul Bernard

Paul Bernard était un homme de cœur et un homme de science. Depuis ses toutes premières recherches, comme professeur d’université, il s’est consacré à combattre les inégalités: celles entre groupes ethniques et entre classes sociales, dans les années 1960 et 1970 (études sur l’accès différencié au marché du travail et sur la mobilité sociale), puis celles entre femmes et hommes, et entre les générations établies sur le marché du travail et les générations montantes de jeunes, acculées à entrer sur le marché du travail par la porte de derrière (années 1980 et 1990).

Par la suite, il a travaillé, sans relâche et pendant des années (en collaboration avec Statistique Canada et une équipe de chercheurs canadiens qu’il avait rassemblée), à persuader le gouvernement canadien à mettre sur pied ‒ suivant en cela plusieurs pays européens ‒ une étude longitudinale qui permettrait de suivre les générations montantes tout au long de leur vie, afin d’établir quels étaient les moments charnières où se définissait leur avenir et où un appui, en termes de politiques sociales attentives à leurs besoins, risquait d’être le plus fructueux. Tout cela sans négliger le rôle des réseaux sociaux, familiaux ou autres dans les trajectoires de vie. En même temps, il a produit pour le Conseil québécois de la recherche sociale (CQRS) une étude finement documentée sur les indicateurs de développement social, que les chercheurs gouvernementaux ont pu par la suite appliquer aux données québécoises. Enfin, il a été très actif dans la construction de la politique québécoise de la lutte contre la pauvreté et les inégalités sociales de santé, en collaboration avec l’équipe fondatrice du Centre Léa-Roback.

Enfin, voulant répondre aux assauts répétés de la droite sur les régimes providentiels, Paul Bernard a consacré ses derniers travaux à défendre ces régimes, de façon scientifique, à partir de statistiques sociales complexes, persuadé qu’il était que l’égalité/l’équité sociale était la clé d’une société civilisée, équilibrée et prospère, vouée au service de tous ses citoyens, sans distinction. Sa préoccupation première, lorsqu’il a su ses jours comptés, a été d’assurer, en autant qu’il le pouvait, la continuité de la lutte qu’il avait menée toute sa vie aux inégalités sociales. Le don qu’il a voulu faire à l’INM répond à sa volonté de bâtir une société meilleure pour les générations montantes et répond tout à fait à l’immense bonheur – et privilège ‒ qu’il avait eu d’enseigner à des générations de jeunes. L’INM a répondu avec un projet à la hauteur de ses attentes. Sa famille vous en remercie.

Anne Laperrière, le 6 février 2013

« Si on veut créer la richesse, il faut d’abord la distribuer ». C’est par cet aphorisme que Paul Bernard résumait les convictions, à l’encontre du discours dominant, qu’il dégageait de ses 40 ans de recherches sociologiques. L’INM a le privilège de publier un des derniers textes de ce collaborateur enthousiaste, décédé le 6 février dernier à l’aube d’une retraite qu’il souhaitait active et engagée.

Détenteur d’un doctorat de l’université Harvard, Paul Bernard est revenu au Québec joindre l’Université de Montréal où il a enseigné pendant 36 ans. Sociologue du travail, spécialiste des statistiques sociales qu’il voulait accessibles au plus grand nombre, avide de comparaisons internationales, il se sentait interpellé par les défis des sociétés canadienne et québécoise qu’il a accompagnées sur la voie du développement social. Communicateur hors pair, d’une générosité sans failles, il a entretenu un dialogue passionné avec plusieurs publics, hauts fonctionnaires, intervenants communautaires ou scientifiques des nombreux pays où il était invité pour partager ses travaux.

Le Professeur Bernard aimait particulièrement l’INM parce qu’il avait confiance dans les capacités des jeunes de comprendre le monde et de le changer. Une de ses étudiantes disait de lui que croyant combattre les inégalités sociales, il en générait de nouvelles par l’attention extraordinaire qu’il portait à ceux qui avaient la chance de se trouver sur son chemin…

Paul Bernard laisse le souvenir d’un intellectuel engagé qu’on voudrait voir davantage dans nos universités. Je retiendrai plutôt de lui sa sensibilité aux gens, particulièrement à ceux qui se trouvaient au bas de l’échelle sociale, ceux dont le travail n’était pas valorisé et qu’il aimait écouter parler. Ses plus grandes intuitions de recherche sont venues de ces échanges qui lui ont fait développer sans cesse les concepts de parcours de vie. A nous maintenant de reprendre ses idées et d’encourager le débat social sur la distribution de la richesse comme moteur de progrès pour le Québec.

Marie-France Raynault
Professeure de médecine sociale et préventive à l’Université de Montréal et collègue du Centre Léa Roback sur les inégalités sociales de santé