Le 1% le plus riche : l’exception québécoise

Publié le 26 avril 2017.

NicolasNicolas Zorn

Analyste de politiques

Analyse tirée du livre paru le 26 avril 2017

À la suite de l’électrochoc que fut la Grande récession de 2008-2009, les inégalités économiques et sociales occupent désormais une place importante dans les médias et le discours public, dont le récent scandale sur la rémunération des dirigeants de Bombardiers n’en est que le plus récente exemple. Nous savons que la croissance économique des dernières décennies a davantage profité au fameux 1 % le plus riche, mais est-ce que ce fut partout pareil? Et qu’en est-il pour le Québec?

Nous allons voir que le modèle québécois explique pourquoi le 1% québécois n’a pas connu une hausse aussi marquée que ses voisins nord-américains, ressemblant davantage à l’Europe continentale et les pays scandinaves.

Deux grandes tendances

Entre pays riches, nous savons que la progression de ceux ayant un revenu élevé ne fut pas uniforme. Grosso modo, la part des revenus[i] captée par le 1 % le plus riche de ces pays a connu deux tendances différentes : les pays anglophones (États-Unis, Canada, Royaume-Uni, Irlande, Australie, Nouvelle-Zélande) ont connu une période stable de 1973 jusqu’au milieu des années 1980, date à partir de laquelle ils connurent une hausse importante de la part des revenus captée par le premier centile.

Quant aux autres pays développés pour lesquels nous disposons des données (Japon, France, Italie, Danemark, Norvège, Suède, Finlande, Espagne, Portugal, Allemagne, Suisse, Pays-Bas), ils ont connu une légère diminution de la concentration des revenus du 1 % le plus riche du début des années 1970 jusqu’au milieu des années 1980, pour voir ensuite la tendance s’inverser et connaître une légère hausse du niveau de concentration des revenus.[ii] Les pays anglophones ont pris un chemin différent non pas à cause de leur langue commune, mais bien pour des raisons institutionnelles, leur régime économique étant qualifié de libéral dans la littérature.

L’innovation technologique et la mondialisation sont des facteurs économiques souvent utilisés pour expliquer l’accroissement des inégalités. Or, des pays comme la France et le Japon ont été exposés à ces facteurs au même niveau que les États-Unis ou le Canada, comme quoi ces deux explications ne parviennent pas à éclairer pourquoi la progression des deux groupes de pays fut si différente.

Et le Québec?

Le Québec a la réputation d’être la société la plus égalitaire d’Amérique du Nord
[iii]. Par contre, cette province fait partie du Canada et partage plusieurs institutions économiques et sociales avec le reste du pays, sans compter qu’elle a les États-Unis comme voisin. Or, le 1 % le plus riche de ces deux pays nord-américains a connu une croissance particulièrement forte de ses revenus[iv], se situant au troisième et au premier rang respectivement des pays développés ayant connu la hausse du 1% la plus importante. Le premier centile québécois a-t-il vécu une progression semblable à ses voisins anglophones ? Ou a-t-il connu une croissance modérée semblable à celle qui a été vécue en Europe continentale et au Japon ?

La progression du 1 % le plus riche québécois a été ajoutée aux deux graphiques précédents. On peut voir que l’évolution du 1% québécois ressemble bien davantage à celle vécue dans les pays d’Europe (excluant le Royaume-Uni), desquels on peut voir que c’est la seconde option qui prévaut. D’ailleurs, en comparant la moyenne des pays anglophones et non anglophones, cette tendance apparaît clairement, comme le montre le graphique ci-dessous.

Le modèle québécois réduit les excès

Dans un ouvrage récemment publié aux Presses de l’Université de Montréal, je parviens à la conclusion que pour expliquer cette évolution du Québec distincte en Amérique du Nord, il faut regarder du côté des institutions économiques et politiques, soit les normes sociales, les institutions du marché du travail, la financiarisation de l’économie, la gouvernance d’entreprise, le rôle que se donne l’État dans l’économie, ainsi que la fiscalité des plus nantis. À ce titre, le Québec a fait des choix de société différents et plus égalitaires que ses voisins.

Plus qu’une question de degré, ce serait toutefois la combinaison de ces facteurs institutionnels en un tout cohérent – un modèle institutionnel – qui permettrait d’expliquer le contraste entre ces deux tendances vécues par le premier centile des pays riches. Ainsi, les pays anglophones se distinguent des autres pays riches par leur régime ou système politique, qualifié de libéral[v] par la littérature sur les modèles institutionnels.

Le recours plus important aux mécanismes de marché et un gouvernement moins redistributif comptent parmi les caractéristiques de ce régime qui favorisent l’accroissement des écarts de revenus. Les régimes non libéraux des pays d’Europe continentale et du Japon s’en distinguent, fonctionnant selon une logique différente et moins « inégalitariste ». Le modèle québécois tend à leur ressembler, en particulier le régime scandinave.

L’écart entre le premier centile et le 99 % restant s’est tout de même élargi depuis les années 1980. Le modèle québécois n’aura donc pu que de modérer la tendance de fond. En fait, les modèles institutionnels ne sont pas statiques. Certains facteurs institutionnels ont évolué pendant la période étudiée et ont joué un rôle important dans l’augmentation plus rapide des revenus du 1 % québécois. La fiscalité est l’un de ces facteurs dont l’évolution peut d’ailleurs en expliquer une bonne partie.

Conclusion

Au-delà des données et explications mises de l’avant par cet ouvrage, leur signification est lourde de sens. Nous pouvons en tirer deux grandes leçons. D’abord, par notre interconnexion croissante entre sociétés, on ne peut s’isoler ou échapper aux transformations économiques, sociales, culturelles et politiques qui traversent des frontières de plus en plus poreuses. Ensuite, ceux qui sont insatisfaits du niveau d’inégalités actuel trouveront réconfort dans le constat selon lequel les sociétés ne sont pas pour autant soumises aux aléas de l’économie; les citoyens et leurs élus ont néanmoins la marge de manœuvre nécessaire pour définir et se rapprocher de la société qu’ils souhaitent. On ne peut donc complètement ignorer les phénomènes économies et internationaux, mais le politique garde le dernier mot. Vivant à une époque où le sentiment d’impuissance et les appels au cynisme sont récurrents, cette leçon nous semble particulièrement prometteuse.

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[i]Revenus bruts avant impôts et transferts, sans gain en capital. Les revenus du premier centile avec gains en capital ne sont pas disponibles pour plusieurs de ces pays. Pour les pays dont les données sont disponibles, la prise en compte des gains en capital ne change pas la tendance à l’œuvre.

[ii] L’Allemagne, la Suisse et les Pays-Bas ne sont pas inclus dans ce groupe de pays, puisque, les résultats sont limités à quelques années éparpillées, donc insuffisantes pour nos séries annualisées. Notons toutefois que la progression de leur premier centile respectif fut très similaire à celle observée dans les autres pays d’Europe continentale, c’est-à-dire qu’il n’y eut que peu ou pas d’augmentation depuis les années 1980.

[iii]Par exemple, voir le dossier spécial sur le sujet dans : Miriam Fahmy (dir.), L’état du Québec 2011, Montréal, Boréal, 2011.

[iv]La notion de revenus tout au long de ce texte fait référence aux revenus de marché (salaires, dividendes, gains en capital, etc.) et non aux revenus après transferts et impôts.

[v]Libéral au sens philosophique et économique du terme, et non pas au sens partisan. Les orientations politiques du Parti libéral du Canada et celui du Québec ne sont pas de bons indicateurs de ce qu’est un régime libéral.