Lettres ouvertes

Il faut investir dans la réduction des inégalités

 

Texte collectif à l’initiative de l’Institut du Nouveau Monde signé par 25 économistes (liste ci-bas). Une version courte de cette lettre ouverte a paru dans le Huffington Post le 23 octobre 2014.

Dans nos sociétés modernes, un minimum d’inégalités économiques est inévitable et l’égalité absolue des salaires n’est pas souhaitable. Certains économistes considèrent que des écarts de revenus peuvent inciter les individus à investir dans leur capital humain, puisque les emplois mieux payés nécessitent généralement un niveau d’éducation et de formation plus élevé.

Toutefois, d’importants écarts de revenus ont un coût élevé pour l’ensemble de l’économie et le bien-être des individus. Malheureusement, ils sont de plus en plus prononcés au sein des pays développés. Statistique Canada, le Conference Board et l’OCDE confirment que les inégalités de revenus ont augmenté de manière substantielle au Canada au cours des 30 dernières années et ce, malgré la croissance du taux d’emploi.

Les sources de ce phénomène sont bien documentées: la mondialisation, les innovations technologiques, les changements démographiques et les transformations des politiques publiques sont à pointer du doigt. À ce titre, notons comme facteurs politiques la perte de progressivité de notre système fiscal, les changements dans la régulation du marché du travail, ainsi que la réduction de l’accessibilité et de la générosité des services publics et programmes sociaux.

Les inégalités au Québec sont les moins élevées en Amérique du Nord. Nous avons fait beaucoup d’efforts pour les réduire: impôts plus élevés et plus progressifs, services publics plus nombreux et plus accessibles, transferts plus généreux, marché du travail mieux équilibré. L’accès à l’éducation, les garderies subventionnées, les congés parentaux, le système de santé, les nombreux crédits d’impôts n’en sont que quelques exemples. Toutefois, en dépit de tous ces efforts, le Québec n’a pu freiner la hausse des inégalités ayant touché les pays développés. Le revenu réel médian des ménages est plus faible qu’il ne l’était il y a 30 ans et la classe moyenne a rétrécie (la proportion des ménages qui gagne entre 70% et 150% du revenu médian). Pour la même période, le 1% le plus riche a connu une croissance importante de ses revenus (sans compter les actifs générant des revenus dans des paradis fiscaux).

Des inégalités élevées sont synonymes de problèmes économiques et sociaux; il est maintenant reconnu qu’elles sont nuisibles à la santé de notre démocratie et de la société dans son ensemble. Les niveaux actuels d’inégalités au sein des pays développés rendent malade et réduisent l’espérance de vie, ils augmentent les taux de criminalité, sans compter qu’ils handicapent les indicateurs de bien-être des enfants et des adultes. De récentes études soutiennent qu’une hausse des inégalités mène au surendettement, encouragée simplement pour maintenir son statut social. Mais surtout, ces écarts de ressources minent l’égalité des chances et la mobilité sociale. En freinant le plein épanouissement des individus et le développement de leur potentiel, des inégalités prononcées sont sources de gaspillage de ressources humaines et de talent. À l’heure du redressement de l’économie et de nos finances publiques, c’est un luxe que nous ne pouvons nous permettre.

Leur réduction est un enjeu qui peut transcender les lignes partisanes et les idéologies. Tout en rééquilibrant nos finances publiques, le Québec gagnerait à s’y attaquer. Rien n’empêche de faire les deux. Dans les années 1990, la lutte pour le déficit zéro n’avait pas été un obstacle à l’implantation de réformes sociales importantes comme les Centres de la petite enfance, l’assurance-médicaments et le Chantier de l’économie sociale. Les moyens efficaces pour réduire les inégalités sont connus: accès à l’éducation et à la formation, impôts progressifs et transferts, accès universel à des services publics de qualité, salaire minimum relativement élevé, réglementation du marché du travail, meilleure intégration des immigrants. Ces mesures s’inscrivent dans le cadre d’une politique qui sait allier croissance économique durable et réduction des inégalités. Il est temps d‘investir dans la réduction des inégalités. Le bien-être de la population et la santé de l’économie en dépendent.

Signataires: Gamal Atallah (Université d’Ottawa), Karine Blondin, Dorothée Boccanfuso (Université de Sherbrooke), Gilles Bourque (Institut de recherche en économie contemporaine), Charles A. Carrier (Université Laval), Anyck Dauphin (Université du Québec en Outaouais), Christian Deblock (Université du Québec à Montréal), Guillaume Dupuy (Cégep Montmorency), Diane-Gabrielle Tremblay (Téluq-Université du Québec), Alexis Gagné (Fondation Lucie et André Chagnon), Jean-Denis Garon (Université du Québec à Montréal), Frédéric Hanin (Université Laval), Robert Laplante (Institut de recherche en économie contemporaine), Guy Latreille (économiste indépendant), Marc Lavoie (Université d’Ottawa), Justin Leroux (HEC Montréal), Paul Makdissi (Université d’Ottawa), Ianik Marcil (économiste indépendant), Stéphane Mussard (Université Montpellier I), Laura O’Laughlin (Groupe d’Analyse), Pierre-Paul Proulx (Université de Montréal), Jean-Philippe Rochon (Université laurentienne), Jean-François Rouillard (Université de Sherbrooke), Mario Seccareccia (Université d’Ottawa), Gabriel Ste-Marie (Cégep de Joliette).


L’égalité, c’est mieux

Par Nicolas Zorn, analyste de politiques à l’INM

Parmi la myriade d’ouvrages parus depuis quelques années sur les inégalités, The Spirit Level (2009) est celui qui a fait le plus grand bruit, ayant été publié dans 23 langues. Il a bouleversé la façon de réfléchir à la question des inégalités sociales. La principale conclusion: les sociétés plus égalitaires profitent à tout le monde, riche ou pauvre.

Les auteurs, les épidémiologistes britanniques Richard Wilkinson et Kate Pickett, démontrent statistique après statistique que les inégalités sont reliées à une foule d’indicateurs sociaux: santé, violence, toxicomanie, alphabétisme, etc. L’ouvrage vient enfin d’être traduit en français, sous le titre L’égalité, c’est mieux: Pourquoi les écarts de richesse ruinent notre société, publiée par Les Éditions Écosociété.

Plus d’égalité c’est bon pour tout le monde

L’originalité de l’étude de Wilkinson et Pickett tient à sa démonstration systématique, par la comparaison des statistiques fournies par plusieurs organisations internationales comme l’OCDE et la Banque Mondiale, que les sociétés plus inégalitaires s’en tirent moins bien sur tous les tableaux, avec des taux plus élevés de criminalité, d’obésité, de maladie mentale, d’alcoolisme et d’utilisation de drogues. L’espérance de vie est plus courte et la mortalité infantile y est plus importante.

Dans les pays où les inégalités sont moins prononcées, le nombre d’incarcérations et de meurtres est plus faible, les mères adolescentes sont moins nombreuses et les enfants performent mieux à l’école. Les niveaux de bien-être et de confiance envers son prochain sont également plus élevés dans les sociétés qui sont plus égalitaires.

Ironiquement, le rêve américain est plus réalisable dans les pays égalitaires d’Europe qu’aux États-Unis. En effet, la mobilité sociale, soit la capacité d’un individu d’améliorer son sort par rapport à celui de ses parents, est fortement corrélé avec le niveau d’inégalité. Au final, plus les ressources d’une société sont également réparties, plus l’ensemble de la population se porte mieux.

Consommer pour se distinguer

L’un des problèmes majeurs causés par des écarts de revenus prononcés est qu’il encourage la consommation de positionnement, ces biens de luxe qui identifie le statut social: la grande maison au centre-ville, la voiture ostentatoire, les vêtements griffés, une éducation privée. Le cadre de référence de consommation d’un groupe repose sur le standard du groupe au-dessus; si le groupe le plus riche augmente sa consommation de biens de luxe, le groupe juste en dessous augmentera aussi sa consommation afin que son statut social ne décline pas par rapport à ce qui est considéré comme le nouveau standard. Ainsi, le «niveau adéquat» de la consommation d’un individu serait fortement influencé par son entourage. Conséquence: plus de gaspillage, plus d’endettement et de surconsommation, ce qui nuit à notre bilan environnemental et à l’économie en général. Personne ne gagne à ce jeu.

Des inégalités en hausse, même au Québec

Depuis la crise économique et financière de 2008, les inégalités de revenus occupent l’avant-scène médiatique. Leur accroissement a suscité l’expression d’un ras-le-bol partout sur la planète: Occupy Wall Street, les indignés d’Europe, les printemps érable et arabe en sont les exemples les plus visibles. Les citoyens ne sont pas les seuls à s’en inquiéter. L’Organisation de coopération et de développement économique a démontré que les inégalités sont en hausse dans les pays développés et soutient que le retour à une croissance économique forte peut et doit passer par leur réduction.

Le Conference Board soulignait en 2011 que le Canada est l’un des pays ayant connu la plus forte augmentation des écarts de revenus depuis une quinzaine d’années. Bien que moins touché par ce phénomène, le Québec n’a pas été épargné. La taille de sa classe moyenne s’est réduite depuis le milieu des années 1980 et la part des revenus captée par le 1% le plus riche est passée de 7 à 11% de tous les revenus.

Un rendez-vous stratégique sur les inégalités sociales

Ce sont ces enjeux qui rendent nécessaire un débat public serein et informé, plutôt qu’une chicane de clochers. C’est pourquoi l’Institut du Nouveau Monde a lancé le Rendez-vous stratégique sur les inégalités sociales, un important chantier de délibération sur le sujet, afin de faire émerger une volonté démocratique claire et consensuelle en matière de réduction des inégalités. Cette démarche est en grande partie inspirée des constats de l’ouvrage de Wilkinson et Pickett.

Alors que les preuves s’accumulent sur l’impact négatif d’écarts de revenus trop prononcés, il est temps que le Québec fasse le débat qui s’impose; quel niveau d’inégalités souhaitons-nous et comment voulons-nous les réduire? Pour vivre dans une société viable et vivable, nous avons tout à y gagner.


Les inégalités, l’un des grands tabous de notre époque

Cette lettre ouverte a d’abord paru dans la section Idées du journal Le Devoir du 7 février 2013

Par Michel Venne, directeur général, et Nicolas Zorn, analyste de politiques, Institut du Nouveau Monde

Les inégalités tuent. Elles rendent malade, méfiant et malheureux. Elles frappent toute la population d’une société inégalitaire, qu’on soit riche ou pauvre. Plusieurs études confirment qu’elles poussent à se surendetter simplement pour maintenir son statut social. Le Fonds monétaire international considère qu’un niveau élevé d’inégalités est dangereux pour la stabilité économique et qu’il minerait la reprise économique.

Les inégalités en hausse chez nous

Mauvaise nouvelle: selon l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), les inégalités de revenus sont en hausse constante dans presque tous les pays développés. Le Canada connaît l’une des augmentations les plus fortes, a montré une étude du Conference Board.

Au Québec, les revenus du 1% de la population le mieux nanti ont connu une croissance cinq fois plus importante que celle du 99% restant depuis 1985; selon une étude de l’Institut de recherche en économie contemporaine, le revenu capté par le premier centile est passé de 7% de tous les revenus à presque 12%. Depuis 1976, le coefficient de Gini, qui mesure le degré d’inégalités, a augmenté de 10% au Québec, pour les revenus après impôts et transferts.

Un bulletin de Statistique Canada publié fin janvier indiquait un léger rétrécissement de l’écart, puisqu’en 2010, le 1% des plus riches accaparait 10,6 % des revenus totaux, un effet de la crise économique. Ça ne change rien à la réalité. Les inégalités persistent.

Le Directeur de la santé publique de Montréal a sonné l’alarme en décembre dernier. L’espérance de vie d’un enfant naissant dans Hochelaga-Maisonneuve est toujours de 11 ans inférieure à celle de l’enfant qui naît à Westmount.

Les inégalités sociales se transforment en inégalités scolaires. L’analphabétisme et le décrochage scolaire creusent les écarts.

On reste là, les bras croisés…

L’attitude la plus convenue face aux inégalités est le laisser-faire. Les inégalités croissent depuis dix ans dans l’indifférence. Le Québec se targue, et avec raison, d’avoir mis en place des mesures qui ont permis de réduire la pauvreté extrême. Mais les revenus des classes moyennes stagnent tandis que ceux des plus riches augmentent. Les écarts brisent la société. Ils créent des classes vivant dans des univers incompatibles qui s’expriment par le choix d’une école, l’accès ou non à un médecin de famille, un logement de qualité à proximité de son travail ou même le droit à des vacances. Cette fragmentation mine la démocratie.

La question des inégalités n’était-elle pas au cœur de la crise étudiante du printemps dernier? N’était-elle pas l’objet même des propositions du Parti québécois relatives à la hausse des impôts des plus fortunés l’automne dernier? Le débat a tourné court.

La question est devenue taboue. Elle est pourtant centrale.

L’OCDE affirmait l’an dernier voir dans la crise économique une occasion de réduire les inégalités: «alors que la crise économique force des gouvernements coincés financièrement à repenser leur fiscalité et leurs programmes sociaux, l’occasion devrait être vue comme une chance de s’attaquer aux questions des inégalités et de la croissance simultanément».

Nous avons le choix

Les inégalités ne sont pas une fatalité. Tous les pays ont subi les effets de la mondialisation du commerce et des innovations technologiques. Pourtant, les inégalités n’ont pas cru de la même manière partout.

C’est que les États ne font pas tous les mêmes choix en matière de niveaux d’imposition, de mesures sociales, de moyens d’accès à l’école et à l’université, de financement des services de santé ou de fixation du salaire minimum. Les choix de politique publique influent directement sur les écarts de richesse et sur la réalité de l’égalité des chances dans une société. La charité ne suffit pas.

Débattons-en !

Si nous avons le choix, il faut créer les conditions pour l’exercer. La première condition est celle d’un débat public serein à ce sujet. Existe-t-il un niveau d’inégalités qui soit inacceptable? L’avons-nous franchi? Quels sont les leviers à utiliser pour agir? Quelle est la responsabilité de chacun d’entre nous? N’y a-t-il pas d’abord une prise de conscience à susciter?

C’est pourquoi l’Institut du Nouveau Monde (INM) lance un important chantier de délibération sur le sujet, afin de faire émerger une volonté démocratique claire et consensuelle en matière de réduction des inégalités. Plusieurs activités auront lieu partout au Québec, étalées sur près de deux ans. La première étape consiste à faire le tri parmi les informations qui circulent sur ce sujet complexe. Nous avons mis en ligne un grand dossier d’information accessible et riche en contenu.

L’intervention collective et la redistribution des richesses rendent possibles la mobilité sociale, la croissance économique et l’épanouissement de chaque personne. Il n’existe aucune justification économique ou morale à une hausse excessive des inégalités. Puisque cela résulte d’un choix de société, donnons-nous les moyens de choisir.