La démocratie en transformation

Par Émilie Béorofei

La participation citoyenne est là pour rester. Les citoyens eux-mêmes revendiquent une liberté de choix à l’égard des services publics et un droit de regard sur les politiques et les projets qui ont un impact direct sur leur vie. Quant à l’État, il ne peut pas tout faire, et il a tout intérêt à ce que la participation citoyenne se maintienne. Celle-ci favorise la prise en charge par les citoyens de nouvelles responsabilités, facilite la médiation dans une société pluraliste, contribue à contrer le cynisme et la désaffection à l’égard de la politique et raffermit la confiance qu’une société a en elle-même. Dans ce contexte, la participation n’a de sens que si l’on réhabilite l’idée de la délibération comme processus essentiel dans la prise de décision.

Au cours des prochaines années, les citoyens seront appelés à jouer un rôle plus important. La «participation citoyenne» ne sera plus un slogan mais une réalité de plus en plus concrète. Un nouveau partage des responsabilités est en train de se dessiner entre l’individu, la communauté et l’État. La question n’est plus de savoir si cela aura lieu. Il s’agit plutôt de savoir quelles formes prendra ce réalignement et à quel rythme se produira le changement. La réponse à ces questions dépend largement de la volonté politique et de la capacité d’innovation de l’administration publique. Le défi n’est pas banal: à terme, la manière même de décider collectivement s’en trouvera changée, mais nous devons définir ce changement dans le cadre d’institutions appartenant à l’ordre ancien.

En même temps, quelques précautions s’imposent. Beaucoup est en jeu et plusieurs visions de la démocratie s’affrontent. La participation citoyenne n’est pas encore comprise ni acceptée de tous.

Aussi est-il important de rappeler que même une fois la participation bien intégrée dans les pratiques démocratiques, la relation entre l’État et le citoyen pourra accroître les inégalités ou les aplanir, selon les choix que nous ferons. Elle pourra concentrer davantage le pouvoir entre les mains d’oligarchies déjà à l’œuvre ou le répartir plus équitablement. Elle pourra ouvrir des perspectives de solidarité au sein des communautés ou réduire les rapports sociaux à des échanges mercantiles.

Des événements marquants

En 2012, le Québec a connu un bouleversement important que l’on a désigné par l’expression «printemps érable», par analogie avec le printemps arabe qui a vu s’embraser le Moyen-Orient. En réaction à la hausse des frais de scolarité décrétée par le gouvernement, une réelle levée de bouclier s’est opérée. Les associations étudiantes ont tenu des assemblées spéciales et ont entamé une grève. Des lignes de piquetage ont été organisées afin de bloquer l’accès aux cours et des manifestations ont eu lieu à l’échelle de la province. Puis la valse des carrés s’est ouverte: du rouge au vert en passant par le blanc et le noir. Entre les nuances de ce kaléidoscope, le débat sur l’éducation était lancé: lettres ouvertes, lignes ouvertes, discussions de couloir et de machine à café; les opinions sur le rôle et la gestion de l’université, sur l’accès aux études supérieures, sur la fiscalité – la fameuse juste part – ont circulé à souhait. Avant que le gouvernement n’acquiesce cependant à dialoguer avec les étudiants, la pomme de discorde avait eu le temps de pourrir. L’instrumentalisation du conflit par la classe politique a d’ailleurs contribué directement à la fabrication d’un antagonisme entre le «vrai monde», cette «majorité silencieuse», et la «rue». Une dichotomie qui cachait une réalité autrement plus complexe.

D’un côté, il y avait ceux pour qui la démocratie n’est qu’un bulletin de vote: dès lors que l’on choisi des représentants, il ne faut pas interférer dans leur gestion de la chose publique. De l’autre côté, nous avions les tenants d’une vision de la démocratie qui engage le citoyen dans la durée. Une vision qui n’admet pas de remparts entre le parlement et la rue.

Les failles de la démocratie représentative

L’élection est le mécanisme que l’on se donne pour désigner nos représentants, et on aurait tort de croire que l’on octroie ainsi carte blanche aux élus – d’autant plus que la légitimité des gouvernants est fragilisée quand une fraction significative de la population choisit de s’abstenir de voter. Qui plus est, notre mode de scrutin introduit d’importantes distorsions entre le pourcentage de votes qu’obtient un parti politique et le nombre de sièges qui lui reviennent au lendemain de l’élection. Souvenons-nous que les dernières élections ont mis en exergue la question du vote stratégique, un débat tristement articulé autour des notions d’authenticité et de culpabilité. Ainsi, pendant que certains votaient à contrecœur pour leur deuxième choix, d’autres ont choisi d’«échanger» leur vote avec des électeurs d’autres circonscriptions. En outre, nombre de citoyens ont le pressentiment que leur vote ne compte pas vraiment1.

Plus fondamentalement, la structure de la démocratie représentative implique que le pouvoir se traduise en votes, votes qui correspondent à «l’appui des masses». Les politiciens doivent donc incessamment tenter de rallier l’opinion publique, c’est-à-dire de convaincre le plus de gens possible par l’entremise de leur discours. Ainsi, la nature même de la démocratie comporte le risque de favoriser «la quantité par rapport à la qualité» et de préférer «la popularité à la vérité2». Il ne s’agit pas ici de discréditer celles et ceux qui ont la vocation du politique. Rappelons que le travail est ingrat, parfois périlleux, mais surtout fort complexe. Plus précisément, les transformations du monde contemporain – pensons bien sûr à la mondialisation, mais aussi à l’essor fulgurant des nouvelles technologies, à la montée des flux migratoires et à l’accroissement incessant du pluralisme – appellent un ajustement du rôle du politicien qui, dorénavant, se doit de déceler les possibilités de faire consensus dans une mer d’opinions et d’intérêts divergents. C’est dans un tel contexte que s’insèrent les discours toujours plus imprécis et évasifs que plusieurs élus récitent afin de rassembler le plus d’électeurs possible. C’est la raison pour laquelle les campagnes électorales mettent rarement en scène des débats de fond. C’est aussi dans ce paysage qu’il faut replacer l’émergence du marketing politique et d’une gouverne qui s’ajuste au gré des sondages.

Cynisme

Dans la foulée des nombreux scandales de corruption dont la narration ponctue notre quotidien depuis maintenant trop longtemps, la perte de confiance des Québécois à l’égard des institutions démocratiques semble se cristalliser. Cependant, on aurait tort d’attribuer exclusivement le cynisme des Québécois à cette conjoncture déplorable. Le cynisme provient d’une distance par rapport au politique; il est un mécanisme de défense, une forme d’auto-exclusion. Il serait une réaction face au sentiment d’impuissance, de dépossession qui nous envahit lorsque l’on prend conscience de la place actuelle du citoyen dans notre démocratie.

La modernité politique aurait aussi mené à l’avènement de l’individualisme dans un monde décrit comme étant en perte de sens, en perte de repères. L’individualisme moderne serait ainsi à la source de l’érosion du capital social; plus précisément, il freinerait l’adhésion des individus aux institutions et entraînerait la désaffection des appartenances3. Ce ressac de l’engagement citoyen est par ailleurs particulièrement perceptible lorsqu’on lorgne du côté des partis politiques, qui voient leurs bancs désertés. Or ce sont traditionnellement les partis politiques qui canalisaient l’engagement des citoyens dans la chose publique. Visiblement, la donne a radicalement changé. Et les données sur la participation électorale ne font que confirmer ce retrait des citoyens de la politique. Face à une telle conjoncture, il apparaît essentiel de prendre acte du fait que la démocratie représentative libérale est en crise; et ce que cette crise suggère, c’est que les rapports entre les citoyens et le politique se sont métamorphosés4.

Quelles solutions?

Ce portrait morose nous inspire certainement la volonté de réfléchir collectivement à des solutions. La solution passe-t-elle par la promotion et le développement d’une éducation civique, qu’elle soit populaire ou plus formelle? Sans doute. La réforme du mode de scrutin constitue une autre voie, aujourd’hui bien documentée, qui permettrait de redonner sens à l’adjectif «représentative» dans «démocratie représentative». Cependant, nous suggérons qu’une solution plus profonde s’impose.

Vers une démocratie participative

En effet, peut-être serait-il temps de se rappeler le caractère foncièrement inabouti et expérimental de la démocratie qui, comme le mentionne Diane Lamoureux, «n’est jamais acquise». Les changements sociaux, environnementaux, démographiques et technologiques qui marquent notre monde appellent une reformulation du lien entre l’État et la société civile. Comme Loïc Blondiaux le souligne dans Le nouvel esprit de la démocratie, les sociétés contemporaines sont caractérisées par une «division fonctionnelle» importante, c’est-à-dire que chacun développe une expertise qui lui est propre. Cette hyperspécialisation du monde professionnel appelle une mise en réseau des acteurs afin de solutionner des problèmes complexes. C’est sans doute la tâche que le Nouveau Management Public s’efforce d’abattre. Mais au-delà des considérations sur les nouvelles formes de gouvernance, c’est la structure même de la démocratie qu’il faut repenser. Nos sociétés sont aussi plus divisées qu’auparavant en raison du pluralisme croissant, et plus réflexives, les citoyens étant plus scolarisés et, conséquemment, mieux en mesure de produire une réflexion sur leur devenir collectif. Blondiaux avance également que nos sociétés seraient indociles, caractère illustré par la hausse de la mobilisation spontanée autour d’enjeux controversés. Ainsi, les nombreuses manifestations, pétitions et manifestes qui meublent l’espace public québécois témoignent d’une volonté des citoyens de réinvestir le politique qui n’a rien d’une fiction. Finalement, nos sociétés seraient ingouvernables en raison de l’incapacité de l’État d’imposer ses choix. Aujourd’hui, l’autorité de l’État ploie sensiblement sous les pressions exercées par la mondialisation. On constate également que la gouverne est à la remorque des intérêts particuliers, si bien que «la démocratie s’en trouve réduite à l’état d’une fiction où les marchés financiers et les corporations sont davantage traités en sujets politiques ayant des droits et libertés que les citoyens5». Ces phénomènes nourrissent l’impression qu’ont les citoyens que les décisions sont prises «ailleurs», impression qui à son tour alimente un sentiment de dépossession.

En réponse à toutes ces transformations, la participation citoyenne semble incontournable. D’ailleurs, sa nécessité s’illustre avec limpidité dans le domaine de la santé. Rappelons que le ministère de la Santé constitue le portefeuille le plus imposant de l’État québécois. Rien de surprenant, puisque nombre de défis qui guettent le Québec d’aujourd’hui sont de près ou de loin reliés à la santé (pensons par exemple au vieillissement de la population ou à l’explosion des «maladies de civilisation» causées par le stress ou par la pollution atmosphérique dans les grands centres6). Ces défis laissent entrevoir une explosion des coûts, par ailleurs exacerbée par le développement et l’utilisation de nouveaux outils technologiques onéreux. Dans la mesure où nous souhaitons préserver un système de santé universel, plusieurs dilemmes de nature éthique se présentent à nous. Dès lors, la participation s’avère nécessaire. Ajoutons que le concours des citoyens est d’autant plus essentiel compte tenu de l’étroite relation entre le mode de vie et les problèmes de santé. Les citoyens font réellement partie intégrante des solutions visées.

Alors que la relation entre l’État et la société civile était auparavant essentiellement «conflictuelle», le paradigme de la participation propose de penser la relation sur une base plus collaborative, où le bien commun s’élabore désormais dans un processus de co-construction entre ces deux entités7. Dans cette optique, il est impératif de redonner au citoyen la capacité et la possibilité de «prendre part» à la décision collective, de se prononcer sur les enjeux qui le concernent et l’intéressent.

Certains demeurent cependant perplexes devant un tel projet, jugeant plutôt que la majorité des citoyens se complaît dans son indifférence face au politique. Habitués que nous sommes à nous prévaloir du droit de choisir inhérent à la société de consommation, nous souhaitons élargir notre champ d’action à la sphère du politique. Néanmoins, on entend souvent dire que malgré l’existence de certains dispositifs participatifs formels, une minorité de citoyens décide de s’engager. Par manque de temps, manque de confiance, méconnaissance ou indifférence?

Si les citoyens souhaitent participer si ardemment, où est donc le problème? Au risque que se creuse encore davantage l’écart entre l’État et la société civile, il serait au contraire temps de construire des ponts. Or, trop souvent la volonté de participer des uns se frappe à la réticence à partager le pouvoir des autres – tels les décideurs qui détiennent le monopole de la prise de décision, bien sûr, mais aussi les experts qui ont le monopole de la production de la connaissance.

Une culture du débat public

L’avènement d’une démocratie participative doit s’accompagner du développement d’une culture du débat public. Il faut sans doute interroger le rôle des médias à cet égard. L’espace médiatique au Québec n’a pas échappé au phénomène de concentration. Ainsi est-il dominé par les deux empires médiatiques que sont Power Corporation et Quebecor. Il va sans dire que cela nuit à la vitalité du débat public. «La délibération et l’argumentation réflexive laissent place à une série de slogans, de clichés et d’informations-spectacles qui confortent le citoyen-consommateur dans ses préjugés ou dans une passivité cynique face au politique8.» Cette réflexion nous amènera certainement à nous questionner aussi sur l’impact des nouvelles technologies sur le débat public. Il n’y a aucun doute qu’elles ont un impact positif sur l’accessibilité de l’information, mais facilitent-elles réellement l’échange? Que penser par exemple du fameux échange de gazouillis entre Martine Desjardins et François Legault au plus fort de la crise étudiante? S’agissait-il vraiment d’un débat?

Nombre de questions demeurent en suspens et exigent que l’on s’y attarde. Le débat sur la démocratie que nous nous souhaitons reste encore à faire.

Avec la collaboration de Michel Venne

1 André Blais, «Mon vote peut-il faire la différence?», dans La politique en questions , Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2008, p. 54-55.
2 Simone Chambers, «Rhétorique et espace public: la démocratie délibérative a-t-elle abandonné la démocratie de masse à son sort?», dans Raisons politiques , no 42, 2011, p. 21.
Voir Dominique Schnapper, Qu’est ce que la citoyenneté?, Paris, Gallimard, 2000, p. 218 et Robert Putnam, «Bowling Alone: America’s Declining Social Capital», dans Journal of Democracy , vol. 6, n° 1, 1995.
4 Voir Jean-Herman Guay, «L’apprentissage de la démocratie», dans Éthique publique , vol. 13, no 2, 2011 et Loïc Blondiaux et Yves Sintomer, «L’impératif délibératif», dans Politix , vol. 15, no 57, 2002.
5 Catherine Caron, «Notre démocratie: fiction ou réalité? », dans Relations , no 756, mai 2012.
6 Voir Michel Venne, «Des citoyens responsables», dans Télescope , vol. 17, n° 1, 2011, p. 198.
7 Laurence Bherer, «La démocratie participative et la qualification citoyenne», dans Nouvelles Pratiques Sociales , vol. 18, no 2, 2006, p. 25.
8 Maxime Ouellet, «La fabrique du consommateur endetté», dans Relations , no 745, décembre 2010.

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