L’état du Québec 2022 | L’avenir est-il d’abord communautaire?

Quand recherche scientifique et société civile se parlent

Photo Jacques Nadeau Le Devoir
  • Claire Trottier

    Directrice de la Fondation Familiale Trottier

  • Rémi Quirion

    Scientifique en chef du Québec

    Propos recueillis par Sandra Larochelle, codirectrice de L’état du Québec 2022

Ce texte est issu la publication annuelle de l’INM, L’état du Québec 2022, publiée chez Del Busso Éditeur.

Le scientifique en chef du Québec et la directrice de la Fondation Familiale Trottier, Rémi Quirion et Claire Trottier, abordent dans cette entrevue exclusive les défis liés à deux objectifs de développement durable (ODD) ramenés à l’échelle québécoise, soit la lutte contre les changements climatiques et la réduction des inégalités.

Adopté en 2015 par l’Organisation des Nations unies, l’Agenda 2030 définit dix-sept objectifs de développement durable (ODD)1 à atteindre à l’horizon 2030. Ces objectifs répondent aux défis mondiaux liés à la pauvreté, aux inégalités, à la dégradation de l’environnement, à la prospérité, à la paix et à la justice. Au Québec, si le milieu de la recherche intègre progressivement cette vision du développement dans ses travaux et que la population initie divers projets locaux et collaboratifs sur ces thématiques, force est de constater que leur application concrète requiert un engagement politique plus soutenu.

Soutenant le rôle majeur des sciences et de la recherche dans la société et le développement d’approches locales et concertées pour résoudre ces défis globaux, Rémi Quirion, scientifique en chef du Québec, et Claire Trottier, directrice de la Fondation Familiale Trottier, invitent les gouvernements des différents paliers décisionnels, le monde de la recherche, le milieu communautaire et la société civile à «briser les silos» et à se mobiliser pour faire du Québec «un leader du développement durable sur la scène internationale».

Selon votre perspective et d’après vos champs d’expertise, comment le Québec se positionne-t-il dans l’atteinte des objectifs de développement durable (ODD)?

Rémi Quirion: Le Québec, en raison de choix qui ont été faits il y a longtemps dans le domaine de la production d’énergie hydro­électrique, a un positionnement assez incroyable à cet égard. Nous ne sommes toutefois pas à la hauteur de tous les ODD. On pourrait faire beaucoup plus, beaucoup mieux. Nous sommes une petite société, mais nous avons la capacité de montrer la voie dans plusieurs secteurs d’activité, au-delà même de l’environnement. Comme société, j’aspire à ce que l’on soit des leaders mondiaux dans le domaine des ODD. En tant que communauté, on doit faire davantage d’efforts, et les gouvernements doivent investir davantage à tous les niveaux.

Claire Trottier: Il est vrai que nous avons une longueur d’avance. Mais il y a encore beaucoup de travail à faire quand on pense aux changements climatiques. La situation requiert des actions beaucoup plus concrètes pour que nous soyons des leaders sur la scène internationale. Il faut être à la hauteur des urgences auxquelles nous sommes confrontés. Je crois qu’il faudrait réagir à la crise climatique avec le même niveau d’urgence que celui qui nous permet de passer à travers la crise sanitaire actuelle. On voit par exemple qu’à la fin de juin 2021, dans l’Ouest canadien, il y avait eu plus de morts liées à la crise climatique que de morts liées à la pandémie de COVID-19 sur cette période. Ce n’est pas une surprise pour les gens qui suivent la science des changements climatiques. Au Québec, on n’y échappera pas. On continuera à avoir des canicules et des inondations plus destructrices: ce sont des conséquences directement liées aux changements climatiques.

RQ: La pandémie a montré que l’on pouvait être agiles, que l’on pouvait faire des choses rapidement. Peut-être que je rêve en couleurs, mais on voudrait cette même agilité pour lutter contre les changements climatiques. Il faut utiliser ce que l’on a appris et l’appliquer à d’autres défis de société. Ce sentiment d’urgence n’est malheureusement pas assez présent chez nos autorités, à différents niveaux, du fédéral au municipal. Toutes les concitoyennes et tous les concitoyens ne l’ont pas suffisamment non plus. Il faut développer ce sentiment d’urgence et trouver de meilleures façons pour que chaque Québécoise et Québécois désire s’investir dans la lutte contre les changements climatiques.

Pourquoi pensez-vous qu’il est important d’intégrer les ODD dans vos réflexions et comment faites-vous pour qu’ils se traduisent concrètement dans vos actions?

CT: La crise sanitaire actuelle nous a appris plusieurs choses. Elle nous donne notamment des modèles d’action qu’il faudrait conserver pour affronter les autres crises et pour atteindre les ODD. Je pense à un exemple concret. Pendant la pandémie, notre fondation a travaillé avec divers acteurs pour soutenir la mise en œuvre de plusieurs plans d’action sur le territoire de Montréal2. Cela a commencé au printemps 2020 avec les six territoires les plus touchés. Les arrondissements, en partenariat avec la Santé publique, les CIUSSS, les groupes communautaires, les tables de quartier et la Croix-Rouge, se sont rassemblés pour rejoindre la population. Des personnes ont fait du porte-à-porte, distribué du matériel sanitaire, transporté des gens vers les centres de dépistage ou encore fait de la mobilisation pour la vaccination. Maintenant, on a des plans d’action dans 26 territoires. Ce sont des structures qui rassemblent la société civile, les gouvernements locaux, les différentes structures d’État, les chercheurs, le communautaire. On travaille en concertation sur le même problème, et l’idée est d’amener les expertises de chacun. C’est un modèle concret pour répondre à d’autres enjeux de société comme la sécurité alimentaire, les changements climatiques ou l’accès à l’éducation.

RQ: Ces partenariats sont très importants. Avec les Fonds de recherche du Québec (FRQ), nous avons organisé une première activité pour faire connaître les ODD. L’idée, c’était d’engager la communauté de la recherche à réfléchir sur ces objectifs. Dans nos programmes et processus d’évaluation pour l’octroi de bourses de formation et de subventions de recherche, on intègre de plus en plus d’éléments liés aux ODD. Cela sensibilise, un peu comme pour l’éthique dans la recherche clinique. Le deuxième volet consistera à développer des programmes spécifiques liés aux ODD. Ce travail doit être fait en partenariat avec le secteur communautaire, les ministères, au Canada et à l’international. Je crois aussi beaucoup au rôle des régions et des municipalités. Si cela reste à Québec ou à Ottawa, on perd notre temps. Les gouvernements de proximité peuvent avoir un impact très fort. On n’a pas été habitué avec les FRQ à interagir avec les villes. Cela se développe. C’est intéressant d’aller donner des présentations aux Nations unies. Mais parler directement aux communautés locales, c’est essentiel. Les ministères doivent ensuite mieux se coordonner. Cela peut devenir une responsabilité partagée. Il faut briser ces silos. Les FRQ peuvent jouer ce rôle, auprès des autorités, mais aussi auprès des collèges, des cégeps et des universités.

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Quel rôle la société peut-elle jouer dans l’adhésion des chercheuses et des chercheurs aux ODD? Inversement, de quelle manière les chercheuses et les chercheurs initient-ils le changement au sein des communautés?

RQ: Je suis toujours impressionné par le fait que les citoyennes et citoyens «ordinaires» portent autant d’intérêt aux sujets scientifiques comme les changements climatiques. Au Québec, la population partage une curiosité pour la recherche, la science. Il faut trouver des façons de s’engager les uns et les autres dans de grands défis de société. On ne peut pas obliger tous les scientifiques à aller sur le terrain pour parler à toutes les citoyennes et tous les citoyens de ces sujets. Mais on peut leur dire que quand on va sur le terrain le «retour sur investissement» est fabuleux. L’engagement de part et d’autre est très stimulant.

CT: Il faut continuer à soutenir la recherche fondamentale. Il ne faudrait pas que tout le monde se précipite sur les orientations ODD. On sait que la recherche fondamentale nous permet des avancées majeures, comme le fait d’avoir des vaccins dans un temps record. J’y crois très fort. Mais il faut aussi faire un effort supplémentaire pour orienter certains projets vers les ODD. Il faut encourager le fait d’aller sur le terrain et de travailler en collaboration avec la société civile. Des scientifiques le font. Il faudrait mettre en place des structures incitatives pour que les chercheuses et les chercheurs puissent s’engager en tant que «citoyennes et citoyens scientifiques» par rapport à certains enjeux dans leurs propres communautés, et pour s’assurer que les politiques publiques soient alignées sur les meilleures connaissances du monde scientifique.

Quels sont les leviers à votre disposition pour soutenir cette transition?

RQ: Je pense d’abord à un programme comme Dialogue, qui soutient la communication scientifique auprès du grand public3. L’idée, c’est d’inciter nos chercheuses et chercheurs et nos étudiantes et étudiants à être davantage présents sur la place publique et à parler de ce qu’ils font. Ensuite, je pense au programme Engagement, pour la science participative et citoyenne4. Notre rôle, c’est de mettre en contact les citoyennes, les citoyens, les chercheuses et les chercheurs pour faire émerger de nouvelles pratiques de recherche. J’espère que ces programmes vont prendre de l’ampleur dans nos nouvelles planifications stratégiques. Les idées citoyennes sont toujours très surprenantes. Quand on va sur le terrain, les commentaires nous font réfléchir, les questions nous déstabilisent et nous amènent plus loin. On est chanceux au Québec: les citoyennes et les citoyens sont curieux et ouverts. La science n’a jamais été aussi présente dans la société. Il faut trouver une façon, très tôt dans le processus d’éducation, d’intégrer les sciences, la recherche et la compréhension de la méthode scientifique à la formation obligatoire.

CT: Les enjeux terrain qui touchent la population sont fortement liés aux connaissances de la recherche scientifique. Quand on pense aux banques alimentaires, par exemple, ce qu’elles font répond directement aux ODD. Cela peut avoir des répercussions sur la santé, contre la pauvreté et les inégalités. Les besoins, les connaissances, les questionnements des groupes communautaires sont donc fortement liés à ce qui se fait dans la recherche. L’idée, c’est de les connecter, de les rassembler. Les solutions qui sont connues par la recherche pourraient venir en aide au monde communautaire, et inversement.

Comment pensez-vous qu’il soit possible de ramener les ODD à l’échelle des citoyennes et des citoyens afin qu’elles et ils soient partie prenante de cette grande aventure?

CT: L’impact local des ODD est un aspect qu’il faut faire ressortir. Le cas des contrastes entre le quartier Parc-Extension et la ville de Mont-Royal est frappant sur ce point. Ces deux territoires de l’île de Montréal sont seulement séparés par le boulevard de l’Acadie et une clôture. Pourtant, les réalités de ces deux communautés sont extrêmement différentes. C’est le cas lors des périodes de canicule, durant lesquelles on recense plus de décès à Parc-Extension, où les îlots de chaleur sont beaucoup plus importants qu’à Mont-Royal. De plus, le taux de positivité à la COVID-19 est plus élevé à Parc-Extension, où vivent des personnes immigrantes ou racisées et des gens issus de milieux précaires qui ont été plus durement touchés par la pandémie. On peut continuer sur d’autres sujets comme la sécurité alimentaire ou la fracture numérique, par exemple. Ces réalités de terrain, il faudrait en parler plus. Ce sont des problèmes pour lesquels la recherche pourrait créer des partenariats avec les communautés. Lorsqu’on regarde les ODD au niveau local, on comprend mieux leurs impacts possibles quand les ressources nécessaires sont mobilisées. Les décideurs de tous les paliers décisionnels ont également un rôle important à jouer sur ce plan. Faire adhérer la population aux ODD passe nécessairement par un engagement politique envers la science. Les décisions politiques doivent refléter les connaissances scientifiques. J’encourage donc les FRQ et la communauté à faire des ponts avec les citoyennes et les citoyens, mais aussi à engager les décideurs politiques à prendre part à la réflexion.

RQ: Ce qui est important, c’est de mieux faire connaître nos succès sur le terrain et de le faire davantage. Les avancées scientifiques ne font généralement pas la première page des journaux. Ce qui aide, pourtant, c’est de diffuser nos succès, même très locaux. C’est ce qui incite à prendre part au plus grand projet. Un autre élément important qui incite à l’implication citoyenne, ce sont les consultations citoyennes. Avec des gouvernements de plus en plus présents et accessibles sur les plateformes numériques, on a une gouvernance plus ouverte, la gouvernance participative se développe. Il est vrai que chaque fois qu’on propose ce genre de démarches, certains peuvent avoir l’impression de perdre un peu de pouvoir. C’est peut-être cette mentalité qu’il faut changer. On ne perd pas à intégrer des processus participatifs dans nos démarches. Quand on fait de la cocréation, tout le monde gagne. On devrait en avoir de plus en plus à l’avenir, car cela est de plus en plus demandé par le public. L’idée, c’est de ne pas s’en remettre qu’à nos élues et élus.

Que souhaitez-vous pour le Québec sur le plan de la recherche et du dialogue entre sciences et société dans les prochaines années?

RQ: Je souhaite que tout le monde soit plus conscient des défis auxquels nous sommes confrontés. Des initiatives concrètes peuvent être menées relativement rapidement, mais cela prend une certaine volonté politique. Si les chercheuses, les chercheurs et le public s’y intéressent, alors cela peut faire bouger le politique. Enfin, j’espère qu’indépendamment de la Stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation du gouvernement5, qui donne de grandes orientations et des moyens pour développer la recherche et l’innovation, les gens de différentes régions vont continuer à interagir à l’aide des outils numériques à leur disposition. Ces interactions peuvent se mettre en place à différentes échelles. Car voilà l’une des clés du succès: permettre les allers-retours entre le global et le local.

CT: Du côté des fondations et du milieu philanthropique, on va continuer à faire de la concertation des milieux pour essayer d’amener différents acteurs autour de la table. La communauté de la recherche peut agir comme levier pour catalyser ces collaborations. On l’a fait avec des plans d’action à Montréal. Cela marche très bien. On a compris qu’une communauté de pratique pouvait se former sur le territoire. Notre rôle sera de catalyser, de rassembler les gens. Dans les prochaines années, il faudra pérenniser ce genre d’actions et voir comment reproduire ces manières de faire par rapport à différents sujets, et ce, partout au Québec. ◊

Notes

1. Organisation des Nations unies. «Objectifs de développement durable». https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/objectifs-de-developpement-durable/.

2. Delorme, Isabelle. «Des actions sur mesure contre la COVID-19». Le Devoir, 14 mai 2021. https://www.ledevoir.com/societe/600740/des-actions-sur-mesure-contre-la-covid-19.

3. Fonds de recherche du Québec. «DIALOGUE: 2e édition du programme de soutien à la communication scientifique auprès du grand public». https://frq.gouv.qc.ca/dialogue-2e-edition-du-programme-de-soutien-a-la-communication-scientifique-aupres-du-grand-public/.

4. Fonds de recherche du Québec. «Programme Engagement». https://frq.gouv.qc.ca/programme-engagement/.

5. Gouvernement du Québec. Stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation 2017-2022. https://www.quebec.ca/gouv/ministere/economie/publications/strategie-quebecoise-de-la-recherche-et-de-linnovation-2017-2022.