Les inégalités sont-elles le résultat du mérite et des efforts ?

 


NicolasNicolas Zorn

Analyste de politiques

 

Beaucoup en viennent à accepter les inégalités au nom du prétendu mérite. «Pour que les uns méritent leur succès et leur position sociale grâce à leur travail et à leur vertu, il faut nécessairement que les autres méritent aussi leurs échecs tenant à leur absence de mérite», analyse le sociologue français François Dubet[1]. Il conclut que «nous acceptons d’autant mieux toutes ces inégalités que, bien souvent, elles nous semblent justes parce qu’elles reposent sur un idéal d’égalité des chances méritocratique».

Ce sociologue souligne que depuis les années 1970 «le pourcentage de ceux qui expliquent la pauvreté par la culture des pauvres et par leur absence de courage ne cesse de croître, pendant que le pourcentage de ceux qui pensent que la pauvreté résulte du fonctionnement de l’économie ne cesse de diminuer. Le triomphe de la croyance dans l’égalité des chances invite donc à “blâmer les victimes” ».

Rares sont les situations où l’inégalité résulte uniquement d’une différence de mérite et d’effort. D’abord, dans la vie, nous ne partons pas tous du même point: nous naissons avec divers talents et capacités, nous grandissons dans des environnements familiaux différents, nous disposons de ressources économiques, sociales et culturelles inégales, sans compter que nous n’avons pas le même accès aux biens publics essentiels – soins de santé, éducation, mobilité.

La chose fait consensus au sein de la communauté scientifique: la situation socioéconomique des parents est l’un des déterminants les plus importants de l’avenir d’un enfant. S’il n’y a aucun mérite à naître dans une famille riche ou pauvre – c’est le destin! –, grandir dans une famille riche ou pauvre peut toutefois créer un monde de différences entre deux personnes. À effort égal, celui ou celle qui grandit avec peu de ressources et peu d’éducation aura aussi moins de chances d’améliorer son sort qu’une personne née dans une famille nantie et éduquée.

Ainsi, les inégalités sont généralement le produit de circonstances hors du contrôle des individus. Nous disons « généralement », car l’individu fait aussi des choix: s’éduquer plus longtemps, travailler davantage, etc. Reste que les choix personnels dépendent toujours du contexte social dans lequel une personne évolue et que l’accès à l’éducation, la discrimination basée sur l’origine sociale, ethnique, etc., sont autant de déterminants qui échappent au contrôle de l’individu. Les possibilités de choix seront d’autant plus réduites si ce contexte social est caractérisé par de fortes inégalités de revenus, de richesses et de capital social (éducation, réseaux de contacts), une faible mobilité sociale, un accès inégal aux soins de santé et à une éducation de qualité, un environnement où sévit davantage la criminalité, etc.

De plus, lorsqu’une personne a le luxe de choisir, l’issue de ses choix reste toujours incertaine. Par exemple, un individu qui investit temps et efforts dans des études jugées prometteuses peut faire face à des débouchés restreints une fois son diplôme en poche, à cause de phénomènes socioéconomiques imprévisibles (crise, chômage, secteur économique en perte de vitesse, etc.).

Enfin, comme le soulignent les auteurs québécois de La juste part, personne ne s’enrichit grâce à ses seuls effort[2]. Dans une grande entreprise, par exemple, le succès du PDG repose tant sur ses propres efforts que ceux du technicien informatique et du responsable du recrutement. Et bien que la production soit collective, la rémunération de chacun est individualisée et parfois très inégale, basée sur des normes sociales qui ont évolué au fil des époques.

Au final, l’effort et le mérite comptent donc pour peu dans le maintien de fortes inégalités.

[1] François Dubet, «Nous avons choisi l’inégalité», Sciences humaines, n° 267, février 2015, p. 29.
[2] David Robichaud et Patrick Turmel, La juste part. Repenser les inégalités, la richesse et la fabrication des grille-pains, Montréal, Atelier 10, coll. « Documents », 2012.