Portrait de Naël Shiab, grand reporter des bases de données

Entrevue réalisée par Yeva Hakobyan et Cedrick Duplantie

Durant l’école d’été 2017, nous avons reçu le journaliste de données Naël Shiab qui collecte non seulement les données, mais crée également les logiciels informatiques pour pouvoir les analyser. Naël nous a accordé une entrevue dans le cadre de l’école d’été 2017.

Q : Qu’est-ce qui explique votre changement de la télé à la presse écrite et à l’analyse de données, des choses plus importantes à raconter?
R : J’étais frustré avec la télévision parce que c’était très superficiel ce que l’on faisait, et ça m’énervait beaucoup. C’était trop rapide pour moi. De l’autre côté, j’aimais beaucoup le côté technique de coder des algorithmes. Et finalement je suis dans une position où je peux épancher la soif des deux : faire des choses en profondeur et faire des choses techniques. Lorsque je veux coder quelque chose nouveau, je vais en explorer les techniques et contribuer à la création de quelque chose de nouveau. Une des grosses différences et avantages que j’ai par rapport aux autres journalistes, c’est que j’ai plus de temps et que nos articles ont plus de longévité parce qu’on peut s’y référer plus tard.

Q : Justement sur le temps. On dit qu’aujourd’hui il faut écrire plus court pour ménager le temps des lecteurs. Qu’en pensez-vous?
R : Oui, on dit que les gens veulent lire des choses rapides, mais nous on voit l’inverse, car nous avons pas mal de portée. Un texte court : on met tout ce qui est important au début, tandis qu’un texte long, on met du contexte, on fait une histoire, on t’accompagne et le but c’est que petit à petit tu restes accroché et que tu restes jusqu’à la fin. On voit qu’il y a encore beaucoup de gens qui veulent des choses bien expliquées avec plein de détails.

Q : Quelle est la durée approximative de votre recherche?
R : Entre un et trois mois en général. Parfois je lance des idées et c’est après quelques mois que je commence à travailler dessus. Parfois, c’est l’algorithme qui prend le plus de temps à bâtir, des fois c’est la recherche. Il faut le sujet : «C’est quoi la grande question?». Parce qu’il faut une réponse à cette question-là et comment faire pour la trouver. J’ai plus d’étapes à faire qu’un journaliste professionnel.

Q : Quel était votre premier projet de données?
R : J’étais encore à Radio-Canada. Je n’étais pas journaliste de données, j’étais encore journaliste télé. En plus de mes journées, j’aimais bien creuser certaines choses. Une source m’avait suggéré une idée à propos d’une école qui venait d’être construite, mais à la place j’ai décidé de faire un reportage sur l’ensemble des écoles de la région. J’avais demandé une liste complète des écoles au ministère et j’ai analysé les données. J’ai trié les écoles par différents critères, et c’est comme ça que je me suis rendu compte de certaines réalités que cette étude quantitative m’a permis de découvrir.

Q : Est-ce que le rôle de journaliste s’arrête avec la publication de l’article ou a-t-il le devoir de prendre position par rapport à la question soulevée?
R : Je pense que le rôle du journaliste c’est de rendre public certaines choses. Dans ma vision des choses, la mission du journaliste c’est de comprendre le monde dans lequel on vit et de l’expliquer ensuite à l’ensemble de la population et, dans un monde idéal, à partir de ce que la population comprend du monde dans lequel elle vit, elle décide si elle d’accord avec ça ou pas. Donc, moi c’est comme ça que je vois ça.

Q. Est-ce que tes articles ont changé quelque chose?
R. Des reportages qui font de gros changements sont quand même rares. Je garde en tête toujours une idée de mon professeur qui disait que le journalisme est plein de petites pierres que l’on ajoute à l’édifice. C’est vraiment au fur et à mesure que tes reportages vont changer quelque chose.

Q. Pour finir, quel message vous souhaiteriez passer à la « génération d’impact » de l’École d’été.
R. C’est vraiment une vision du journalisme. C’est très important de se baser sur des faits, d’essayer de les expliquer aux gens, et être au maximum objectif. Parce que le débat public c’est de l’argumentaire et la meilleure façon de garder ses arguments c’est d’avoir des faits concrets. Et quand on se rend compte qu’il y a des faits qui nous contredisent il faut les accepter. La contradiction dans notre argumentaire ne signifie pas forcément qu’on n’a pas raison, mais peut-être qu’il faut faire des compromis. C’est très important de toujours se questionner, toujours accepter la critique. Uu professeur de philosophie me disait que les gens qui disent des absurdités, la meilleure manière de leur répondre, c’est de s’assoir et réfléchir à tes arguments. Accepter des faits contradictoires, cela peut donner suite à vos réflexions.