Le Québec ne sait plus dialoguer

Michel2Michel Venne

Directeur général

 

Version écourtée d’un texte publié le 6 avril dernier par Communagir sur Nous.blogue.

Le Québec peine à mener sereinement un dialogue social fécond sur ses enjeux essentiels en 2016. Or il n’y a pas de société sans dialogue social. Il n’y a guère d’avenir pour l’individu si la collectivité à laquelle il appartient ne réussit pas à faire corps pour lui servir de terreau et de tremplin dans un monde vraiment trop vaste pour y vivre seul.

J’ai constaté à travers l’expérience de l’INM que lorsque l’on s’en donne la peine, lorsque l’on adopte les bonnes méthodes, le dialogue social est fécond et apaisant et ce même s’il repose au départ sur un conflit. Il crée de la confiance en soi-même et dans les autres mais aussi dans la possibilité que les choses aillent mieux.

Débat désordonné et sauvage

Le dialogue social est à la base désordonné. Celui-ci prend d’abord la forme du débat public échevelé, parfois sauvage, s’exprimant à travers les médias traditionnels et désormais sans filtre à travers les médias sociaux. Les artistes, les intellectuels, les associations, les mouvements sociaux et autres paroliers des récits nationaux le sculptent à la faveur des soubresauts de l’actualité ou encore de volontés militantes.

C’est largement à travers ce «bruit» incessant que se forgent progressivement les normes, les tendances, une certaine morale publique. Un état d’esprit. Aujourd’hui, par exemple, la corruption de politiciens, l’évasion fiscale, la violence sexuelle et les discours sécuritaires l’emportent sur la noblesse de l’action publique, l’idéal de justice, l’harmonie des relations humaines ou la richesse de la diversité culturelle. Le chacun-pour-soi domine le collectif.

Le rôle des responsables politiques

Les premiers responsables de la structuration du dialogue social sont les élus qui, bien qu’ils se soient lancés en politique parce qu’ils voulaient défendre leurs idées, doivent, une fois investis de leurs charges publiques, jouer le rôle de médiateur qui leur est dévolu. On attend d’eux qu’ils agissent avec bienveillance avec le peuple et qu’ils sachent accueillir les points de vue divers dans une perspective d’égalité.

Nous verrons si Justin Trudeau sera à la hauteur des espérances qu’il a fait miroiter. Mais à Québec, l’on doit faire un constat d’échec.

C’est une approche technocratique qui domine aujourd’hui à Québec, les décisions étant prises, dans des secteurs névralgiques comme la santé et l’éducation, de manière centralisée. Le gouvernement a aboli les quelques instances de concertation et de réflexion collective qui existaient encore à l’échelle provinciale. On a renvoyé les citoyens chez eux. On a muselé les professionnels. On veut abolir la démocratie scolaire. On a éliminé le palier régional de concertation. On a sorti la société civile du développement économique.

Déjà, en 2012, on avait fait tous les efforts possibles pour stigmatiser, combattre, ridiculiser et marginaliser les centaines de milliers de citoyens qui, à la faveur de la fronde étudiante ou en appui aux écologistes, avaient pris la rue pour ébranler la fausse unanimité autour de projets dictés unilatéralement, sans dialogue.

Quant à l’Opposition officielle, formée par le Parti québécois, elle souffre encore de la déception que ce parti a suscitée pendant son bref retour au pouvoir entre 2012 et 2014. Le débat sur la charte dite des valeurs a déchiré le tissu social au lieu de le renforcer.

Il y a des règles à respecter pour mener à bien un dialogue social. La qualité de l’information, la neutralité du processus, l’accès pour tous aux échanges, le respect des opinions contraires, la mise en place de procédures équitables. Il faut se donner le temps.

Il faut donc du leadership politique, une grande bienveillance à l’égard de la population, des règles claires, du temps, et les institutions voulues pour que le dialogue se déroule de manière transparente et satisfaisante pour ceux et celles qui y sont conviés.

La responsabilité de la société civile dans une société fragmentée

Mais d’autres acteurs sociaux ont la responsabilité de structurer ce dialogue. Du moins, c’est leur responsabilité d’y participer. Or il est de plus en plus difficile dans une société fragmentée de participer à des échanges constructifs entre des groupes appartenant à des univers différents.

Depuis treize ans que je sillonne le Québec pour favoriser justement des échanges entre groupes divers, l’un des principaux constats que j’ai pu faire est celui de l’enfermement souvent étanche des gens à l’intérieur de leur univers particulier. Chacun cultive des préjugés sur l’autre et préfère entretenir ses certitudes plutôt que de prendre le risque de se laisser influencer par d’autres points de vue.

Les gens d’affaires se réunissent dans les chambres de commerce. Les syndicalistes entre eux. Les entrepreneurs sociaux dans leur chantier. Les économistes à leur congrès annuel. Les gauchistes ont leur revue, leur émission de télévision ou leur journal et les conservateurs leurs radios, leurs magazines ou leurs conférences internationales.

«Convaincre» au lieu de persuader

L’on préfère de beaucoup essayer de persuader l’autre plutôt que d’essayer de le convaincre. Convaincre voulant dire «vaincre ensemble» cela signifie que l’un et l’autre accepte de se laisser habiter par les positions de son vis-à-vis et de rechercher ce qui constituerait un compromis honorable et utile.

Ceux qui prétendent que le Québec souffre de la maladie du consensus se trompent. Le Québec d’aujourd’hui a du mal à s’entendre avec lui-même. L’on se durcit en factions. Et on perd espoir. Responsables politiques, société civile, médias, ont une responsabilité partagée qu’il est urgent d’actualiser.